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DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE, DE TOCQUEVILLE

D’origine Française et Aristocrate, Tocqueville s’interroge sur les sociétés démocratiques qui émergent de manière violentes en Europe. Lors d’un voyage en Amérique il espère trouver des réponses à ses questions et préoccupations sur l’égalité qui se répand en France. L’Amérique constitue pour lui un véritable laboratoire de l’avenir démocratique Européen dont il va en faire l’analyse dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, publié en deux tomes.

Nous allons voir dans cet article comment Tocqueville, par ses observations, défini la démocratie, quels en sont ses fondements et caractéristiques principales. Nous y verrons en quoi l’égalité est centrale dans le développement des sociétés démocratiques.

Ensuite nous aborderons les tendances que l’égalité des conditions peut produire et quels sont les risques qui sont liés à certains de ses phénomènes qui semblent inéluctables.

Enfin, après avoir identifié les dérives possibles de la démocratie que Tocqueville met en évidence, nous verrons quelles sont solutions qu’il propose pour les éviter ou du moins les atténuer.

Tocqueville défini avant tout la démocratie comme un état social.

Selon lui, cet état social se caractérise principalement par l’égalité des conditions et elle est au fondement même de cette démocratie. Dès l’introduction, il souligne son importance et sa position centrale. Car il s’agit non seulement de la caractéristique principale de la démocratie, mais aussi de celle dont toutes les autres vont en découler.

[…] je voyais de plus en plus, dans l'égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir.[1]

En effet, cette égalité des conditions produit un véritable bouleversement social. Les destins des individus ne dépendent plus seulement de leurs conditions à la naissance, il est désormais possible pour eux d’espérer atteindre la place convoitée sur l’échelle sociale.

Cette mobilité sociale que permet l’égalité des conditions, fait aussi naître l’individualisme.

Selon Tocqueville « L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent. »[2] L’indépendance des individus s’étend et leurs relations changent. Car si l’égalité des conditions permet de réduire les écarts généraux dans l’échelle sociale, elle permet aussi par l’éducation d’élever la position des femmes et des jeunes et donc d’agir aussi dans la sphère privée.

Les Américains, qui ont laissé subsister dans la société l'infériorité de la femme, l'ont donc élevée de tout leur pouvoir, dans le monde intellectuel et moral, au niveau de l'homme; et, en ceci, ils me paraissent avoir admirablement compris la véritable notion du progrès démocratique. 

Cet individualisme, né de l’amour de l’égalité des conditions, permet à chacun de se considérer comme l’égal de l’autre mais aussi de s’en séparer. Ainsi, selon Tocqueville « […] chacun, se retirant à part, se croit donc réduit à ne s'occuper que de lui-même. »[3]

 

L’égalité des conditions représente un progrès, elle permet de réduire les clivages sociaux et elle impacte aussi le monde intellectuel et moral par l’éducation et l’instruction de tous. Cependant, avec l’individualisme qu’elle génère, la démocratie qui donne les outils aux citoyens pour raisonner seul, accentue le repli sur soi et remets en cause la valeur de vérité. Nous allons en voir les conséquences.

L’égalité des conditions ne présente pas que des avantages selon Tocqueville.

Elle permet à chacun de se fabriquer des opinions personnelles et de les répandre. Plus les individus sont séparés et raisonnent individuellement, plus il peut exister d’opinions variées. Elle se partagent dans les journaux ou les cafés par exemple. Les lieux communs remplacent la vérité et les pensées minoritaires sont méprisées.

 À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c'est de plus en plus l'opinion qui mène le monde. [4]

Alors qu’en Aristocratie, les gens sont « naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la raison supérieure d'un homme ou d'une classe »[5] , l’usage de la raison amène les masses à s’en méfier en Démocratie. De plus, la mise en place d’institutions politiques permet le droit de vote et éligibilité à tous, ainsi lorsqu’elle est majoritaire l’opinion prends le pouvoir.

 

L’égalité, construite sur la valeur de l’individu, entraine une uniformisation générale jusque dans le jugement et l’esprit critique de chacun.  Ce que Tocqueville appelle le « goût pour les idées générales »[6] des Américains que l’on retrouve dans la pratique des sciences et notamment dans les journaux entraine une tentation d’aligner sa pensée et ses valeurs sur l’opinion générale. Du conformisme naît ainsi la crainte d’apparaitre différemment de la masse, l’indépendance et la liberté en est menacée.

L’égalitarisme au détriment de la liberté.

Ces différentes caractéristiques aux fondements de la démocratie présentent plusieurs avantages et constituent un réel progrès de la société. Cependant, Tocqueville voit les conséquences qu’elle peut entrainer d’autant plus quand la recherche obsessionnelle de l’égalité parfaite pousse à l’égalitarisme au détriment de la liberté.

Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l’aiment, et ils ne voient qu’avec douleur qu’on les en écarte. Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. [7]

La liberté est une chose qui nécessite de fournir continuellement des efforts afin de la conserver. L’égalité permet quant à elle de satisfaire des besoins immédiats, au prix d’accepter volontairement la servitude à la liberté. C’est dans ce renoncement que se trouve, selon Tocqueville, le danger majeur pour la société démocratique.

Une nouvelle forme de despotisme

Le conformisme, la passion pour l'égalité et la capacité de satisfaction personnelle par le bien-être matériel aidé par l’amour de l’industrie. couplée au repli sur soi et l'absence de recul face à la "tyrannie de la majorité", ouvrent la voie selon Tocqueville, à un nouveau type de despotisme qu’il nomme le despotisme doux.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres […] il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. Au-dessus de ceux-la s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. [8]

Le désintérêt pour la politique ne fait qu’accentuer ce phénomène. Si les citoyens se détournent des affaires publiques par eux même, l'État les en tient aussi progressivement à l'écart.

 

Cette dictature plus subtile, exercée par le plus grand nombre sur la masse se différencie donc de la dictature exercée par l’Aristocratie où seulement les meilleurs ou les plus aptes exerçaient le pouvoir. Néanmoins la démocratie lui semble irrésistible aux yeux des individus et Tocqueville laisse entrevoir quelques solutions possibles afin de réduire les risques et d’éviter les dérives évoquées précédemment.

L’importance de mettre au même niveau l’égalité et la liberté.

Afin de préserver le peuple de la tyrannie de la majorité et de la tyrannie des individus envers eux même, Tocqueville souligne l’importance de mettre au même niveau l’égalité et la liberté.

Nul ne différant alors de ses semblables, personne ne pourra exercer un pouvoir tyrannique; les hommes seront parfaitement libres, parce qu'ils seront tous entièrement égaux; et ils seront tous parfaitement égaux parce qu'ils seront entièrement libres. C'est vers cet idéal que tendent les peuples démocratiques.[9]

Il indique aussi que c’est avec la liberté politique que le peuple peut se protéger de lui-même, afin de contrer l’individualisme et ses effets séparateurs.

Et moi, je dis que, pour combattre les maux que l'égalité peut produire, il n'y a qu'un remède efficace: c'est la liberté politique.[10]

Il constate que le développement d’associations civiles locales, privées et volontaires, permet non seulement de briser l’isolement mais aussi de prendre en charge ce qui relève de la vie en société. L’association de citoyens actifs permet la décentralisation du pouvoir d’un État démocratique qui pourrait devenir trop puissant. Avec une politique locale, les citoyens peuvent reprendre une certaine partie de leur autonomie qu’ils acceptent de perdre quand l’État les traite de façon égalitaire.

Pour conclure

Si l’égalité des conditions est au fondement de la démocratie, il est primordial de la mettre au même niveau que la liberté. La démocratie permet de réduire les clivages sociaux et constitue un progrès en ce sens ci, cependant elle produit aussi plusieurs phénomènes comme l’individualisme ou le conformisme. S’ils ne sont pas maitrisés par l’autonomisation des citoyens en récupérant la gestion des affaires publiques, ces faits peuvent avoir pour conséquences des dérives telles que la tyrannie. Tocqueville prévient de l’importance de se méfier du caractère passionné des individus au risque de basculer à l’égalitarisme et de produire un nouveau type de despotisme.

N.L. 

 


[1] De la démocratie en Amérique Tome 1, Introduction p.8

[2] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 2, chap. 2 p.98

[3] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 2, chap. 3 p.100

[4] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 1, chap. 2 p.17

[5] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 1, chap. 2 p.17

[6] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 1, chap. 3 p.20

[7] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 2, chap. 1 p.96

[8] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 4, chap.6, p.146

[9] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 2, chap.1, p. 93

[10] De la démocratie en Amérique Tome 2, partie 2, chap.4, p. 105

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