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LA CRITIQUE DE LA CONNAISSANCE D’APRÈS XÉNOPHANE DE COLOPHON

    Xénophane de Colophon né en Ionie se livre dans ses écrits à des critiques audacieuses concernant la mythologie d’Homère et d’Hésiode, tout en empruntant leur style pour écriture, la poésie. Cette attitude se révèle courageuse à une période où l’éducation repose sur les mythes. Xénophane, comme les Milésiens adopte une approche critique dans ses réflexions. Il réfute les dogmes qui s’imposent contre la raison et remet en cause le principe même de vérité. Dans un premier temps, l’étude de la mythologie de façon rationnelle a mené Xénophane à critiquer l’anthropomorphisme qui y était présent. Ensuite nous verrons comment la multiplication des points de vue permet l’émergence de pensées critiques. Ainsi, nous verrons en quoi ces deux éléments ont fait partie des premiers pas dans la critique de la connaissance.

    Xénophane aurait eu connaissance de la doctrine d’Anaximandre et semble s’être appuyé des recherches cosmologiques précédentes des Milésiens. Tout comme eux, il a rejeté les explications provenant des dogmes et des mythes pour construire ses propres réflexions. En effet, il a d’abord commencé par critiquer ouvertement la mythologie et le concept des Dieux qui s’y rapportait. Il écrivait ses pensées sous forme de poèmes qu’il récitait lui-même. Xénophane y faisait la critique de la coexistence de plusieurs Dieux en soulevant une contradiction importante. Si la puissance de Dieu est unique et domine ainsi toute chose, comment pourrait-il alors y avoir plusieurs Dieux ? Xénophane a aussi critiqué le choix des comportements proches des hommes qu’Homère et Hésiode ont attribués aux Dieux. Il critique ainsi le caractère anthropomorphique présent dans la mythologie et remet en cause le choix des pensées retenues pour décrire des dieux dont les défauts sont similaires à ceux des hommes. 

Xénophane de Colophon, enseignant que Dieu est un et incorporel, déclare :
Un seul Dieu, le plus grand chez les dieux et les hommes,
Et qui en aucun cas n’est semblable aux mortels
Autant par sa démarche, autant par ce qu’il pense. [1]

On retrouve ainsi chez Xénophane, la continuité de la pensée critique des Milésiens ainsi que la réfutation par la raison des concept préétablis.

 

    En critiquant les mythes, Xénophane démontre aussi à quel point il est nécessaire d’être objectif et d’utiliser la raison afin de faire progresser le savoir. Il s’attaque notamment à un autre problème, celui de la vérification des connaissances. Dès lors que l’on ne peut prouver une théorie, il est impossible selon lui d’accepter sa vérité. La difficulté résulte d’autant plus dans l’impossibilité de se rendre compte de cette exacte vérité si elle est finalement atteinte.

Non, jamais il n’y eut, jamais il n’y aura
Un homme possédant la connaissance claire
De ce qui touche aux dieux et de toutes les choses
Dont je parle à présent. Même si par hasard
Il se trouvait qu’il dît l’exacte vérité,
Lui-même ne saurait en prendre conscience :
Car tout n’est qu’opinion. [2]

Cependant il semble toujours possible pour Xénophane d’améliorer les connaissances et les méthodes permettant d’en découvrir de nouvelles. On pourrait penser que c’est cette attitude critique de la confrontation des idées qui permet d’y arriver. Popper nous rappelle dans l’extrait suivant que cet effort a probablement été encouragé et voulu par Thalès.

J’imagine que Thalès est le premier maître qui ait dit à ses disciples : « C’est ainsi que je vois les choses, je crois en avoir donné une description effective. À vous d’y apporter des perfectionnements » (nous rappellerons à ceux qui considèrent qu’il n’est pas conforme à l’histoire » d’attribuer à Thalès une telle attitude, non dogmatique, que pas plus de deux générations plus tard, avec les fragments de Xénophane, apparaît une attitude analogue, délibérément et explicitement thématisée).[3]

De plus Xénophane semble évoquer l’existence de différents points de vue et de leurs conséquences sur les modifications de nos perceptions dès que l’on en prend connaissance. 

Or si Dieu n’avait pas créé le miel doré,
Le comble du sucré serait le lot des figues. [4]

On peut faire des comparaisons entre les différentes idées partagées et faire évoluer nos propres théories mais aussi celles des autres.

    En commençant par la critique de l’anthropomorphisme et la remise en cause même de la vérité, Xénophane soulève la difficulté dans la recherche de la connaissance et l’importance du scepticisme. Étant donné qu’une théorie ne peut être prouvée par des faits, celle-ci reste une opinion. Elle laisse donc l’ouverture à qui voudrait tenter de la réfuter. En utilisant la raison pour comparer différents points de vue, on peut enfin arriver à une connaissance plus vraie et objective. C’est donc si l’on en juge d’après Xénophane de colophon les premiers pas dans la critique de la connaissance.

N.L. 

 

[1] Xénophane de Colophon, Fragment 13

[2] Xénophane de Colophon, Fragment 34

[3] Xénophane de Colophon, Karl Popper, «Retour aux présocratiques» de Conjectures et réfutations (1963, tr. fr. par Michelle-Irène et Marc de Launay, Payot, Paris, 1985)

[4] Xénophane de Colophon, Fragment 38

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