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Comprendre les limites d'un système pour en étendre ses possibilités

L’EFFORT DE PENSÉE DES MILÉSIENS : PREMIÈRES TENTATIVES DE DÉMARCHE SCIENTIFIQUE

Dès le début du VIe siècle avant J.-C, une lignée de penseurs que l'on nomme "Présocratiques" depuis le 18e siècle, s'interrogeaient déjà sur la nature profonde des choses. Les questions qu'ils ont posées concernent principalement la cosmogonie. Ces philosophes, à l'origine de la philosophie occidentale, tentaient de définir chacun à leur façon la substance primaire, le principe (arkhè) qui constitue l'Univers. Thalès, Anaximandre et Anaximène représentent les trois principaux philosophes de l’école de Milet. Alors que la mythologie était très présente lors de leur activité, ces penseurs ont contribué à l’élaboration des bases de la pensée scientifique et marqué le passage de la tradition et des discours explicatifs provenant des mythes vers l’observation et la raison ouverte. Indépendants des dogmes, les Milésiens se sont démarqués dans leur façon de raisonner. Nous allons voir deux des traits les plus significatifs de l’effort de pensée qu’ils ont déployé : l’émergence de la pensée critique dans un premier temps, puis la pensée abstraite. Nous verrons en quoi ces deux efforts ont contribué à relever le défi d’expliquer des phénomènes d’une grande complexité et permis de nouvelles approches pour répondre à des questions fondamentales.

De l'empirisme à l'émergence de la pensée critique

Les philosophes de l’école de Milet ont chacun, à leur manière, tenté de définir l’origine et la structure de l’univers en recherchant le principe de toute chose, la substance primaire. Thalès, dans un premier temps, a conclu par observation de la nature, que l’eau est le principe de toute chose. Pour lui, tout a commencé par une observation empiriste qui situe l'eau comme principe premier par la place importante et particulière que cet élément occupe. La terre n'étant que de l'eau à l'origine, se serait solidifiée à la suite d'un processus de changement d'état, du liquide au solide. Il est le premier penseur connu a avoir formulé une explication de la réalité qui ne soit pas fondée seulement sur les mythes mais sur une observation à laquelle s'ajoute un raisonnement permettant de déduire le changement d'état. Il en est arrivé à cette conclusion en cherchant des causes naturelles aux phénomènes par généralisation pour en revenir au particulier. Ses successeurs ont reproduit cette approche de pensée mais ont surtout remis en question les théories précédentes. Critiquer les découvertes et croyances à cette époque, reste une attitude très audacieuse. Popper souligne d’ailleurs le fait que ce sont les premiers penseurs à avoir eu cette approche. 

[…] l’élément déterminant, à mes yeux, est l’attitude critique qui, ainsi que je m’efforcerai de le montrer, est apparue pour la première fois au sein de l’École ionienne.[1]

 En effet, Anaximandre ne s’est pas seulement contenté de reprendre pour base la solution de son prédécesseur. Au lieu de compléter la théorie de Thalès, il a tenté de répondre à cette question fondamentale par ses propres explications et avec une autre méthode. Ceci lui a permis de faire de nouvelles découvertes. Ce fut un choix judicieux. Selon Popper, compléter la théorie de Thalès n’aurait pas apporté autant de résultats. « La conception de Thalès appartient à une catégorie de théories qui, conduites jusqu’à leur terme, entraîneraient une régression à l’infini. »[2] On peut ainsi penser qu’Anaximandre en est arrivé à une nouvelle théorie en s’orientant vers de nouvelles solutions en soulevant les problèmes levés lors des recherches de Thalès.

 

De la critique rationnelle à la réfutation

S’opposer aux dogmes est ce qui a permis aux Milésiens de progresser aussi vite dans leur recherche. Anaximène a lui aussi apporté sa réponse, l’air, avec sa propre méthode. Contrairement à son prédécesseur, il s’est éloigné de toute influence mythologique. En choisissant des explications simples et dépouillées, il confirme la rupture avec les mythes aussi bien dans le style que dans les explications. On peut constater que chacune des théories qui a succédé à celle de Thales a été complètement reconstruite. Pour ces trois penseurs, appartenant pourtant à la même école, on imagine qu’ils avaient défini comme méthode de remettre en question la pensée de leur prédécesseur et que ceci était même encouragé. Selon Popper c’est cette attitude de pensée critique et de réfutation qui aurait permis à Anaximandre et Anaximène de former leur propre théorie et de progresser aussi vite.

Il semble que Thalès ait su tolérer la critique et, qui plus est, qu’il ait fondé la tradition prescrivant d’y faire droit. […] je conçois assez mal une forme de rapports entre maître et disciple où le premier se bornerait à tolérer la critique sans en encourager l’expression de manière active. Il me paraît impossible qu’un disciple auquel on inculque une attitude dogmatique se risque jamais à critiquer le dogme (à plus forte raison lorsque c’est un sage célèbre qui l’enseigne) et à faire part de ses critiques [3]

Elle représente ainsi l’émergence de la tradition de la pensée critique et une des caractéristiques de la recherche scientifique moderne : la réfutation.

 

La remise en cause de l'induction

Un autre élément significatif selon moi de l’effort de pensée des Milésiens consiste à remettre en cause la méthode inductive. Bien que les découvertes de Thalès se basent sur des observations, celles-ci restent d’ordre général. Une des caractéristiques des penseurs de l’école de Milet est qu’ils ne se reposaient pas seulement sur des observations pour faire de nouvelles découvertes. Or, dans la science traditionnelle, la méthode consiste à regrouper des évènements observés puis à en faire des généralités afin d’aboutir à la création de nouvelles théories. Cette méthode est limitée, elle permet seulement de relever des observations sur des fait déjà connus, existants et observables. C’est ce que critique Popper et qu’il nomme « le mythe Baconien de l’induction »[4]. Pour expliquer des phénomènes complexes et inobservables il est nécessaire de s’en détacher. C’est ce qu’a fait Anaximandre lors de la construction de sa théorie, il s’agit d’une véritable révolution dans la façon de penser. En effet, la pensée d’Anaximandre est celle qui a le plus contribué aux découvertes cosmologiques qui lui ont succédé. Popper lui attribue d’ailleurs beaucoup de mérite dans son influence sur les théories suivantes notamment celles d’Aristarque et de Copernic.

Cette conception d’Anaximandre représente, selon moi, l’une des idées les plus audacieuses, les plus révolutionnaires et les plus prodigieuses de toute l’histoire de la pensée. C’est elle qui a rendu possibles les théories d’Aristarque et de Copernic. Et cependant, l’étape franchie par Anaximandre présentait plus de difficultés et requérait plus d’audace que le progrès accompli par Aristarque et Copernic. [5]

 

L'émergence de la pensée abstraite

En choisissant l’infini comme principe, Anaximandre choisit un concept novateur car abstrait et non observable mais aussi non perceptible. Il s’agit d’une progression scientifique importante, elle permet l’ouverture vers de nouvelles possibilités de pensée et surtout d’un plus grand nombre. La seule limite étant l’intelligence et l’imagination pour créer des concepts nouveaux puis de tenter de les expliquer rationnellement par la suite pour qu’en émane de nouvelles théories. Cependant on peut tout de même noter la difficulté lors de l’effort de pensée de se détacher de l’observation. Popper souligne pourtant l’importance de s’en défaire.

Qu’est-ce qui a empêché Anaximandre de parvenir à la théorie que la terre est un globe et non un tambour ? La réponse ne fait guère de doute : c’est l’expérience liée à l’observation qui lui a enseigné que la surface de la terre était, pour l’essentiel, plate. C’est donc une argumentation spéculative et à caractère critique, la discussion critique de la théorie de Thalès qui l’ont presque conduit à formuler la vraie théorie de la configuration de la terre ; et c’est l’expérience observationnelle qui l’a induit en erreur.[6]

En plus d’être à l’encontre des dogmes et de la méthode inductive précédemment établie, la pensée abstraite requiert de raisonner à l’encontre de ce qui peut sembler évident de par les sens et la perception. C’est donc un effort de pensée difficile et non évident car il n’est pas naturel et demande plus de travail pour celui qui l’exerce.

 

Conslusion

L’acceptation de la critique au sein d’une même école et l’émergence d’une pensée abstraite est selon moi ce qui est le plus remarquable de l’effort de pensée des Milésiens. La possibilité de comparer différentes idées et points de vue puis d’en faire des théories concurrentes permet aux successeurs d’accéder aux raisonnements déjà effectués et de et de s’en appuyer. De plus, l’élaboration de théories à partir de concepts abstraits en opposition aux faits observables apporte plus de possibilités et ouvre donc la voie à de nouvelles découvertes. Il s’agit donc d’une amélioration et d’une contribution importante à la démarche scientifique et dans la recherche et l’élaboration de nouvelles théories.

N.L. 

 


[1] Karl Popper, Conjectures et Réfutations. Retour aux présocratiques, Payot, 2006.

[2] Karl Popper, Conjectures et Réfutations. IV, Payot, 2006.

[3] Karl Popper, Conjectures et Réfutations. Retour aux présocratiques, Payot, 2006.

[4] Ibid

[5] Ibid

[6] Ibid

 

 
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