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Comprendre les limites d'un système pour en étendre ses possibilités

PEUT-ON FAIRE L'ÉCONOMIE DE L'ATTENTION ?

    Dans le contexte numérique actuel, les applications sont conçues pour maintenir l’attention des utilisateurs. La valeur économique et le succès de ces produits de consommation se nourrissent de l’attention des consommateurs. Le terme « économie de l’attention » a émergé avec Internet, mais rappelle les méthodes du Taylorisme imposant le conditionnement de l’attention des ouvriers. En partant d’une conception religieuse des études, Simone Weil exprime dans « L’attente de Dieu » à quel point l’attention véritable est cruciale à tout enseignement. Mais si l’attention est la condition nécessaire de toute éducation, elle ne doit pas provenir d’une volonté forcée, mais d’un véritable désir. Comment peut-on alors enseigner l’attention si elle dépend du désir et ne relève pas forcément de la volonté ? En partant du lien entre l’attention et le désir, nous verrons dans un premier temps en quoi ces deux conditions occupent une place cruciale dans l’éducation. Ensuite, par opposition à l’effort de volonté nous verrons que l’effort de l’attention et le désir sont des actions passives que l’on ne peut pas imposer. 

La faculté d'attention est necessaire à l'éducation

    Pour Simone Weil « la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études ». [1] Si l’attention est la condition nécessaire pour l’éducation il est aussi possible de la développer par les exercices scolaires. Il s’agit d’attirer l’attention sur quelque chose que l’on ne connait pas encore. Cela peut être la solution d’un problème par exemple. Il ne faut pas la chercher, mais l’attendre et se rendre disponible pour qu’elle puisse pénétrer la pensée. Orienter l’attention vers la recherche de la vérité pourrait même représenter un obstacle pour l’atteindre.

Tous les contresens dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries du style et toutes les défectuosités de l’enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s’est précipitée hâtivement sur quelque chose. [2]

Car si l’attention peut avoir pour conséquence la vérité elle n’en est pas le but. Ce qui importe c’est le temps alloué à la recherche de ce que l’on désire. Si son utilité n’est pas évidente dans l’immédiat, l’effort d’attention n’est pas perdu et peut s’avérer fondamental par la suite : « Quand même les efforts d’attention resteraient en apparence stériles pendant des années, un jour une lumière exactement proportionnelle à ces efforts inondera l’âme. » [3]  Par conséquent les efforts d’attention bien orientés constituent les premiers pas vers le chemin de la vérité.

L'attention permet d'orienter le désir

    Tout comme l’attention, le désir est nécessaire à l’apprentissage. Il permet de maintenir l’attention et d’accroitre son pouvoir par l’intention. Mais le désir doit également être bien orienté. Simone Weil souligne qu’il doit être indépendant des souhaits de réussite, des aptitudes ou des intérêts personnels. Le désir doit s’orienter vers la vérité et le bien absolu par l’effort d’attention :

[...] toutes les fois qu’un être humain accomplit un effort d’attention avec le seul désir de devenir plus apte à saisir la vérité, il acquiert cette aptitude plus grande, même si son effort n’a produit aucun fruit visible. [4]

L’éducation renvoie ainsi l’élève à sa propre intention, à son désir et apporte les dispositions pour orienter ces facultés vers le bien. En prenant connaissance de ses erreurs, l’élève apprend la vertu d’humilité qui lui permet de s’améliorer, mais il doit s’y contraindre :

Quand on se contraint par violence à fixer le regard des yeux et celui de l’âme sur un exercice scolaire bêtement manqué, on sent avec une évidence irrésistible qu’on est quelque chose de médiocre. Il n’y a pas de connaissance plus désirable. [5]

L’éducation pousse ainsi l’élève à associer sa volonté au désir de s’améliorer et de développer l'humilité qui lui est utile pour l’attention.

L’attention et le désir sont des actions passives qui ne peuvent être imposées

    On comprend alors que l’apprentissage doit être tiré de la volonté propre à l’élève. Mais pour Simone Weil, la volonté peut aller à l’encontre de l’attention et du désir et il est difficile de le reconnaître par l’image désagréable de la représentation de l’effort que l’on peut s’en faire. Il ne s’agit pas pour elle de froncer les sourcils ou de manifester de la souffrance : « Le plus souvent on confond avec l’attention une espèce d’effort musculaire. » [6] Il convient au contraire pour l’attention et comme à la forme passive du désir d’être un effort négatif. Il faut en quelque sorte renoncer à ce qui ne dépend pas de nous et renoncer à une certaine forme de volonté qui peut s’avérer inutile :

[...] contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l’étude. L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. [7]

Cependant la volonté n’entraine pas forcément la perte de l’attention, mais elle permet de maintenir le désir nécessaire à la poursuite de l’effort d’attention. Si l’attention et le désir sont nécessaires à l’enseignement, ce n’est pas à l’éducateur d’en provoquer la volonté, mais il peut transmettre la méthode pour permettre à l’élève d’y arriver.

Conclusion

      Pour conclure, l’attention est la condition nécessaire de l’éducation. Il s’agit d’une fin en soi et l’enseignement par ses exercices divers permet d’accroitre son pouvoir. Pour que l’attention soit véritable et efficace, il faut qu’il y ait un désir sincère. Ce dernier doit être orienté vers le bien à la recherche de la vérité et non en vue de satisfaire des intérêts personnels. C’est seulement cette forme de désir qui permet de maintenir le niveau et la qualité d’attention requise a l’apprentissage. De plus, le désir permet de développer des vertus morales telles que l’humilité qui permet de reconnaitre la source de ses erreurs et de s’améliorer. Ainsi, l’éducation peut transmettre la méthode et entrainer l’activité de la volonté au service du désir et de l’attention pour maintenir ces deux conditions.

N.L.


[1]  WEIL, Simone, Attente de Dieu, Seuil, Paris, 1977, p. 85-97
[2]  Ibid
[3]  Ibid
[4]  Ibid
[5]  Ibid
[6]  Ibid
[7]  Ibid

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